Quotidien des femmes et filles du désert

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Intriguée, je me suis levée pour regarder par la fenêtre, j’aperçus alors deux filles assaillies par un groupe de garçons. Pourquoi ce brouhaha de mots et de gestes désagréables… J’observai plus longtemps pour comprendre que les jeunes filles étaient en train d’être huées pour leurs qualités de femmes. Le groupe de garçons répétait à l’unisson des mouvements de va et vient avec la langue ; la main sur la culotte, ils soupesaient leurs attributs et c’était à qui mieux mieux ferait penser à ces femmes que leur seul rôle était de satisfaire les désirs de ces hommes. D’autres plus lâches, se rapprochaient d’elles, faisaient mine de passer la main sur leurs courbes féminines et d’y trouver plaisir bestial. Ce faisant, ils ralentissaient la progression des jeunes filles.

Dans ce pays où seuls les hommes sillonnent les rues, plusieurs passaient sans mot dire. Parfois un mouvement de tête dans leur direction ou un petit sourire en coin, mais personne pour défendre ces filles. Perplexe, je me tournai vers mon hôte : « Malika, viens voir cette scène ! Pourquoi personne ne fait rien ? ». Un sourire amer au coin des lèvres et sans détourner la tête du repas qu’elle apprêtait, elle répondit : « Je sais bien ce qui se passe. C’est le sort des femmes dans le désert. Une république de frustrés en boubou pense qu’elles ne sont bonnes qu’à ça : produire des repas et des enfants. Pour le reste, bien vouloir vous adresser aux mastodontes de l’hypocrisie.»

Première visite dans le désert, première journée, première impression de la vie ici.

africanesque femme desert

J’ai rencontré Malika durant nos études universitaires sur un autre continent. Femme forte et déterminée, passionnée de voyage et de lettres. Nos caractères nous ont vite rapproché et nous avons vécu ensemble jusqu’au jour où elle dû retourner dans son désert natal, au chevet de son père malade. Deux mois plus tard, elle m’annonçait son décès. Ne pouvant me retenir, ni de la soif de découvrir sa région natale, ni de l’envie d’épauler ma sœur qui venait de perdre son modèle de vie, je décidai de la rejoindre : le temps d’un break nécessaire pour continuer ma route de nomade-emploi.

À l’atterrissage, Malika m’attendait dans le hall mais, de l’aéroport jusqu’à son domicile nous ne croisâmes que trois femmes. Une qu’on pouvait deviner à l’arrière d’une grosse cylindrée aux vitres fumées, et les deux autres traversant la rue, chacune en compagnie d’un homme qui lui tenait la main. Aucune dans une boutique, derrière un volant, Malika était la seule et les regards qui se tournaient vers nous montraient bien que ce n’était pas chose courante. Après ma question, Malika commença alors à me relater sa vie de petite fille dans le désert. Puis, la vie de femme de sa mère dans le désert.

Fille d’une famille de trois dont un frère, une différence était toujours clairement dessinée entre les traitements réservés à son frère et ceux qu’elle devait respecter, en public du moins. Déjeuner en famille, les femmes, à l’arrière pour préparer le repas, pas de jeux pour ces petites. Apprenez donc à cuisiner et à servir vos hommes avec joie. À l’heure du thé, pas de lait pour vous, vous pourrez vous servir lorsque nous aurons terminé ; en rajoutant de l’eau dans la théière : ce thé léger devrait vous suffire. L’école, non pas pour vous, vous n’en aurez pas besoin. Que vous faut-il à la maison ? Seulement de quoi cuire nos repas ou vous faire belles. Faites une liste, un des élus pouvant circuler librement pourra vous ramener tout cela ce soir. Respectez la coutume, vous ne pouvez pas vous balader ainsi sans voile, c’est impur ! Cachez-vos boucles et bouches desquelles sortent le péché et par lesquelles la perte d’un homme peut vite arriver. Vos courbes et la peau que vous entretenez ne devront être vues que de votre mari, personne d’autre ! Voulez-vous voir le soleil ? Piquez une tête dans la cour. Le saré est fait tel que vous puissiez en profiter là toute la journée. La route, pas pour vous, les distractions non, les études et les commentaires du journal télévisé le soir, pas pour vous : à vos casseroles !

A la maison c’était différent, heureusement. Son père tenait à construire leur éducation différemment. Ayant étudié à travers les continents, il voulait pour ses filles une éducation et l’égalité des chances avec ses garçons. Ainsi, il demandait les coutumes dues à la naissance d’un garçon pour chacune de ses filles. Demandait l’avis de sa femme pour prendre des décisions. Ses frères s’en moquaient mais s’exécutaient, le trouvant ridicule. Il mit un point d’honneur à l’instruction de ses filles jusqu’à l’université et à la maison, aucun traitement de faveur n’était réservé aux mâles. Ne voulant pas choquer son entourage, il faisait vivre le monde et ses cultures à ses enfants depuis la pièce qu’il fréquentait le plus et qui très vite était devenue la pièce de vie : sa bibliothèque. Pleine de livres de tous âges, d’histoires et de savoirs de tous les horizons, il n’arrêtait pas d’en acheter durant ses nombreux voyages. Au fil des années, de lectures en lectures, il a atteint l’objectif qu’il s’était fixé. Léguer à ses filles un esprit libre des contraintes imposées par les cultures du désert, à ses garçons le respect de la femme comme être à part entière.

Il a créé chez lui la république de la liberté et de l’égalité grâce aux lectures partagées avec ses enfants et son exemplarité envers sa femme.

 

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